FEST' TECHNO - INTERVIEW DE B. DEON, CHRONOMETREUR SUR LE TOUR
ENTRETIEN AVEC MR BERNARD DEON, ANCIEN CHRONOMETREUR OFFICIEL SUR LE TOUR DE FRANCE.
B. DEON (82 ans aujourd’hui) travaillait à la Compagnie Française de Raffinage.
Passionné de cyclisme il y consacrait une partie de ses week-ends. Après avoir exercé la fonction de commissaire National de l’UCI, il a obtenu son examen fédéral de chronométreur. Il a officié d’abord en régional puis au niveau national et international entre 1970 et 1992. Il nous raconte son métier de chronométreur sur le Tour de France, la Grande Boucle féminine et d’autres épreuves.
Mr DEON, comment se passait une journée type sur le Tour ?
Je déclenchais mes 2 chronomètres manuels sur la ligne de départ au moment où le Directeur de Course abaissait son drapeau pour indiquer le départ officiel.
Pendant presque toute la course (ou l’étape) comme chronométreur officiel je restais à l’avant de la course dans l’une des voitures officielles et indiquais les moyennes horaires. Environ vingt kilomètres avant l’arrivée nous rejoignions la ligne pour être prêts pour l’arrivée des coureurs.
Combien étiez vous ?
Sur une épreuve comme le Tour nous étions deux chronométreurs et deux calculateurs pour totaliser les temps sur la ligne d’arrivée.
Vous donniez donc l’ordre et les temps d’arrivée ?
Non l’ordre d’arrivée était donné par l’équipe des Juges qui appelaient les numéros de dossard. Notre rôle était de prendre les temps, de définir et de calculer les écarts.
Nous travaillions avec les juges mais ils étaient dans une voiture à part car ils devaient également s’assurer du bon déroulement de la course.
Quelle a été l’évolution dans le matériel ?
Au début nous avions des chronos manuels. Il s’agissait de chrono à aiguilles rattrapante : le chrono avait deux aiguilles l’une que l’on pouvait arrêter, le temps de noter les écarts, et l’autre qui continuait. Dès qu’on relâchait la première elle rattrapait celle qui tournait et l’on pouvait reprendre des écarts.
Les feuilles de marques étaient remplies au crayon.
Ensuite il y a eu le chrono électrique Longines que nous manipulions à la main pour établir les temps. Il fallait indiquer à la main les numéros de dossard sur une bande de chrono électronique qui avançait.
Aujourd’hui je ne connais pas très bien mais je crois que le résultat est directement entré dans l’ordinateur.
A quelle époque avez-vous utilisé le chrono électronique ?
C’est Hewlett-Packard qui l’a introduit mais en fait c’était un appareil Longines. Il est apparu tout rapidement je dirai vers 74-75. Vers la fin de ma carrière sur le Tour on a utilisé la Photo-finish. La difficulté c’était en fait de ne pas faire d’erreur de manipulation. C’est pour cela que longtemps on a doublé avec des chronos manuels.
En course, donniez- vous les écarts ?
Non en course c’est l’ardoisier qui donne les écarts. On lui communiquait les moyennes mais c’est l’organisation qui fait ses pointages.
Comment cela se passait-il pour les contre-la-montre ?
Avant le départ on synchronisait nos chronos. Il y en avait un au départ et un à l’arrivée et parfois un chrono intermédiaire mais uniquement à titre indicatif. Ensuite il fallait scrupuleusement suivre le tableau et les horaires de passage pour ne pas faire d’erreurs.
Quelles étaient les difficultés du métier ?
Le plus compliqué était de déterminer les groupes. Lorsqu’il y a un écart de plus d’une roue entre le dernier d’un groupe et le premier du groupe suivant il faut le compter sinon, tout le monde est classé dans le même temps.
Ensuite les conditions météo étaient pour nous comme pour les juges source de difficultés. En cas de forte pluie, ils ne voyaient pas bien les dossards, parfois on n’estimait pas toujours très bien les écarts.
Quand nous étions passés au chronométrage électrique lors d’une arrivée d’étape alpestre, je ne souviens plus où, il y a eu un terrible orage et l’installation électrique a sauté, coupure générale !. Tous les résultats étaient perdus. Heureusement qu’on avait tout doublé au chronomètre manuel alors on a ressorti nos fiches. On a vu Félix Lévitan (le Directeur du Tour à ce moment là) arriver avec ses bottes et réclamer les résultats pour les communiquer à la presse. Il n’était pas très patient et trépignait dans ses bottes ! On lui a donné les résultats, à l’ancienne…
Avez-vous eu des plaintes à cause d’erreurs ?
Je ne me souviens pas d’erreurs. Quelques coureurs venaient parfois réclamer. On discutait mais les juges tranchaient, ensuite avec la Photo-finish c’était clair pour tout le monde. Une fois Merckx avait réclamé car il trouvait un écart trop important mais en fait il n’avait pas compris que l’écart était calculé entre les premiers de deux groupes successifs. Il était proche du coureur qui le précédait mais avait perdu quelques secondes. Quand on lui a expliqué que le règlement était ainsi, il n’y a pas eu de problèmes.
Une fois à un départ de contre-la-montre sur le Tour d’Indre-et-Loire, Gilbert Duclos Lassalle avait un peu anticipé le départ et il a gagné le chrono avec 1 ou 2 secondes d’avance. Personne n’a rien dit mais c’est le type d’erreur que l’on essayait d’éviter.
Quelles étaient vos relations avec les coureurs ?
Très bonne. Il y en avait qui sont vraiment devenus amis et que j’aime bien revoir.
Quel est votre meilleur souvenir ?
Après avoir été chronométreur sur le Tour Masculin on m’a demandé d’assurer le Tour Féminin. J’y étais en 84 et 85 quand Jeannie Longo a remporté le Tour. J’ai assuré le chronométrage de son record de l’heure à Grenoble le 7 Novembre 1986. L’événement le plus marquant a été pour moi le record de l’heure à Mexico en 1989. Il ya eu beaucoup de péripéties et un très beau chrono au final.
Ce record de l’heure de J. Longo est longuement raconté par B. DEON dans une conférence qu’il a tenue le 26 Décembre 2003 au Musée d’Art et d’Industrie de Saint-Etienne.
Mr DEON membre de l’association du Musée d’Art et d’Industrie de Saint-Etienne a fait don de son matériel (chronomètre, crayons et feuilles de temps) à ce même musée.
J’en profite pour remercier le personnel du musée qui a retrouvé les documents de la conférence faite par Mr DEON en 2003.
Musée d’Art et d’Industrie
2, place Louis Comte 42026 Saint-Étienne Cedex 1
Tél. 04.77.49.73.00
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